jeudi 2 juin 2011

Trajectoires : attaquant contre rameur



Federer-Monfils, Roland Garros 2009, 2010 et 2011 : trois exemples en un, trois façons de voir l'opposition de style la plus classique du tennis, si ce n'est qu'ici - c'est d'époque -, l'attaquant ne monte quasiment jamais au filet. 
Que c'est beau, un attaquant. Ou Federer exclusivement. Quels réflexes, quelle nature, et cette façon de plonger vers l'avant... Prise de balle précoce, jeu de jambes proustien, oeil de lynx, anticipation digne d'un yoga de violence, toutes ces qualités l'attaquant les cultive dans le but de gagner le point. Il fait le choix de ne plus dépendre de l'adversaire en prenant l'initiative de l'échange. Acceptation totale du jeu. Naissance du jongleur. Cosa mentale
Les habitudes que prend un joueur dès les premières années d'entraînement et de compétition sont décisives. C'est toute sa nature, son caractère et son tempérament, qui rejaillissent dans son jeu. Les habitudes acquises tôt ne se défont pas du jour au lendemain. Ainsi, Gaël Monfils aura beau répéter il faut que je sois plus agressif, je vais être plus agressif, il ne ne l'est pas. Gouffre entre le dire et le faire. Ce qui pourrait causer la métamorphose de Monfils en attaquant, c'est d'arrêter le tennis, un, deux, trois ans, et de soudain reprendre une raquette pour constater que sa manière de jouer a changé comme sa manière de vivre.
Ou bien il faudrait que Monfils vive un match electrochoc, un match "référence", comme on dit dans le jargon IIIème Reich de la performance sportive. Un combat de titan en Coupe Davis, un cinquième set sur le court central de Roland Garros... pourtant, c'est un peu comme s'il les avait déjà eus, tous ces frissons, n'est-ce pas?

Sur le terrain l'opposition de style a tourné court. Federer s'est emparé du jeu comme si c'était la robe d'une fille. Monfils a reculé. La défense se pratique au tennis comme au football américain, comme au rugby : en avançant. C'est pour ça qu'un Nadal des grands jours est le meilleur défenseur du monde. Le vrai défenseur attaque la balle, en vrai disciple de Wittgenstein et du Tao. Il n'attend pas la faute de l'autre mais s'applique à étouffer celui-ci un peu plus à chaque frappe. Monfils, lui, a reculé, pris la balle tard et attendu. 
C'est pourquoi la classe de Federer s'est vue. Il ne quitte pas sa ligne de fond et continue d'avancer après chaque coup, toujours prêt à bondir au filet pour conclure. Il offre au public des milliers d'aventures.

vendredi 13 mai 2011

La performance


Au tennis, on appelle "performance", ou "perf'", le fait de battre un adversaire mieux classé que vous. Après une performance, vous êtes attendu au tournant : on attend de vous une "confirmation" de la performance. Et le cycle ne s'arrête jamais. Pas de stabilité, car un sport de compétition l'assimile vite à de la médiocrité. Performance ou contre-performance, confirmation ou déception, il n'y a pas de juste milieu (certaines femmes vous diront sur le même ton que les hommes sont trop mous ou trop durs, et qu'il n'existe pas de type vraiment comme il faut, entre les deux).
Mais revenons au tennis. Ce qu'il y a d'amusant dans la performance, c'est tout d'abord de voir un joueur atteindre un niveau qu'il n'atteint pas d'habitude. Les copains en tribune diront qu'il joue chaleur, qu'il joue le plomb, qu'il est sur un nuage, qu'il est dans la zone, etc., les expressions ne manquent pas (plaisir de trouver un nom à votre jouissance...)
En plus d'un niveau de jeu exceptionnel, le joueur sur le point de faire une perf' doit tenir le coup et surmonter la peur de gagner. Quand vous avez le scalp de Nadal ou de Federer au bout de votre raquette, il est difficile de garder le bras ferme (je vous parlerai plus tard du "petit bras").
Après la balle de match, c'est l'explosion de joie, l'entourage en liesse, les dithyrambes des journalistes... des choses qu'on ne voit pas à chaque match. Et c'est là le bémol qu'il faut mettre à la performance. Car malgré ce régime d'exception et de surprise, la folie qui accompagne la perf' est aussitôt domestiquée par la projection dans l'avenir, le calcul et le goût des résultats. Le joueur garde son sérieux, parle des prochains tours, se dit qu'il a passé un cap, change de femme et d'entraîneur, prend la grosse tête puis échoue, recommence, perf' à nouveau, jure qu'on ne l'y reprendra plus et qu'il va savourer sa victoire sans penser au prochain match, mais il aura beau faire, l'engrenage est fatal : un air sérieux habite désormais son regard. Bientôt la confirmation, le gros chèque de la part des organisateurs du tournoi, les sponsors, les pubs, les émissions télé... un rêve pour un joueur inconnu qui se révèle, sans aucun doute. Mais où la folie et la gratuité du jeu ont tendance à se faire la belle... Le mot "performance" est affreux.

lundi 9 mai 2011

L'attaquant


Attention : espèce en voie de disparition. 
De moins en moins de joueurs peuvent être qualifiés d'attaquants. La faute à l'évolution démente du jeu de fond de court, démente dans le sens d'une augmentation de la puissance des coups et des capacités physiques des joueurs, dit-on. Car on pourrait imaginer que de tels bourrins de la ligne de fond créent à leur tour des monstres capables de leur résister. L'attaquant Federer a engendré la bête Nadal et maintenant, quel réponse le tennis va-t-il nous apporter?
L'attaquant, qu'il monte ou non au filet, se révèle dans sa relation au risque, au hasard, à la force et à la chance. Tandis que le rameur a pour objectif de remettre la balle dans le court une fois de plus que vous, l'attaquant n'attend pas que vous commettiez la faute, au contraire il choisit d'exécuter un coup plus risqué que les frappes habituelles de "remise" : un coup d'attaque. Soit il fait mouche, soit il rate. L'attaquant accepte de rater. Sur un match, Michael Llodra va se faire passer 5, 10, 15 fois par son adversaire, mais il continuera à jouer en se disant qu'il lui suffit de faire 6, 11, 16 volées gagnantes pour que son choix d'attaquer tienne le coup.
C'est là que l'attaquant séduit : il choisit. La faculté qu'il a de supporter l'échec dénote une force mentale, une virilité inconnue des joueurs plus prudents (rien de sexiste dans ce type de "virilité". Voyez-y  plutôt l'aptitude d'un corps à se projeter dans la matière). Un certain rapport à la chance... une distanciation amoureuse... quels coups vais-je tenter? Comment faire le point entre 3 frappes de balle? S'avancer dans le court, anticiper, prendre la balle plus tôt, couper les trajectoires, suivre le bon coup au filet, foncer vers l'avant, intercepter et surprendre  l'adversaire, et vous-même, parfois, avec la séquence inédite qui s'est déclenchée.
Vous l'aurez compris : un match avec un attaquant est moins ennuyeux que les autres. Il y a même de quoi  découvrir des coups que vous n'avez jamais vus avant. Des demi-volées d'orfèvre, des smashs de revers sautés, des amorties, des glissades, des plongeons, des chutes, des cris, des rires... du jeu, quoi. 

Passe d'armes


 Coup de tonnerre à Madrid : hier soir, Djokovic a battu Nadal sur terre battue, à la régulière, et sans perdre le moindre set. Personne n'avait réussi à vaincre le Majorquin sur cette surface depuis Söderling, en 2009, à Roland-Garros.
7/5 6/4, en un peu plus de deux heures. Pas plus. On est loin des marathons que les deux joueurs se sont déjà livrés, et que Nadal gagnait toujours. Hier, le patron sur le court, c'était Djokovic. Plus puissant, plus rapide, plus agressif (on notera sa faculté de couper les trajectoires côté revers), il a très vite privé Nadal de solution. Un peu émoussé, celui-ci gardait le visage fermé et la tête basse, hormis quelques sursauts taurins dont il a le secret.
Depuis Miami et Indian Wells, le Serbe a pris un ascendant psychologique sur l'Espagnol. C'est sensible dans tous les moments clés : Nadal a beau être encore le numéro 1 mondial, on voit que le challenger, c'est lui. On sent que Djokovic le contrôle et qu'il a même un peu de marge.
Mais parlons du jeu. Il y a deux secteurs qui ont permis au Serbe de gagner hier. D'abord le retour de service, puisque le slice de Nadal ne l'a jamais vraiment gêné. Le Djoker retournait long et fort, ce qui empêchait Nadal de prendre le jeu en coup droit comme à son habitude.
Mais le véritable hic est que même quand Nadal prenait le jeu en coup droit, il ne s'en sortait pas. C'est quoi, le jeu de Nadal sur terre? Il bastonne le revers de son adversaire avec de grandes gifles de coup droit. Personne ne tient le rythme. Sauf Djokovic. Le Serbe a un revers à deux mains qui pourrait même faire rougir Andy Murray. Bien loin de craquer, le Serbe acceptait le défi dans la diagonale et c'est lui, avec son revers, qui étouffait le coup droit de l'Espagnol. Comment? Avec une longueur de balle hallucinante (et vitale sur cette surface) ainsi qu'une capacité à varier le moment de la prise de balle et les trajectoires. On ne sait pas où va partir un revers du Djoker. Croisé court, long de ligne? Vous le découvrez, médusé, quand la balle sort de sa raquette. Il n'est même pas possible de savoir s'il va faire un shop ou bien s'il va recouvrir la balle. Un cauchemar.
Quand les échanges duraient, c'est Nadal qui cédait le premier. Lui, le roi du rallye, pris à son propre jeu! Quand Söderling a réussi l'exploit de battre le Majorquin, c'était avec un jeu d'attaque à outrance, un service impeccable et un refus radical d'entretenir l'échange. Sa tactique était de ne surtout pas rentrer dans la filière de son adversaire. Djokovic, lui, accepte le mano a mano des très longs échanges. Et il tient. Même physiquement, le secteur où l'on pensait que personne ne pourrait aller chercher Nadal, le Serbe dégage plus de force et montre une endurance à toute épreuve. Le fait qu'il ait battu l'Espagnol en jouant dans la filière de celui-ci augmente encore le prestige de sa victoire.
Et les inquiétudes de Nadal pour la suite. Car, oui, c'est officiel, nous allons avoir un Roland-Garros palpitant, comme nous n'en avons pas eu depuis longtemps. A Paris, les conditions seront plus favorables à Nadal : le court est plus lent qu'à Madrid, et grand ouvert au vent. Pas sûr que Djokovic puisse rallier la finale...

vendredi 29 avril 2011

Le Râleur


D'abord, des soupirs, des haussements d'épaules, des moues. Puis il fait "non" de la tête, grimace et tape le bout du cadre de sa raquette contre le sol. Il grogne. Quand il gagne un point, aucune joie, c'est normal, c'est la moindre des choses, c'est le minimum, enfin. Soudain, c'est l'explosion : la raquette valse pour de bon (il est possible qu'elle atterrisse de votre côté du court, alors gardez toujours un œil sur le râleur), ou bien il envoie une balle de toutes ses forces contre la bâche. Un cri néandertalien accompagne son défoulement.
Le problème, c'est qu'il n'est jamais soulagé par le défoulement. Car après quelques points, le cycle recommence : soupirs, moues, grognements, etc. 
Attention, je ne parle pas ici du râleur malicieux et joueur, tel que Mc Enroe. Je ne parle pas de l'expert du jeu de nerfs. Non. Ici, je décris le râleur pur jus, pure tristesse, celui pour qui le jeu n'existe plus. C'est à se demander pourquoi il joue au tennis. Car chaque match lui occasionne d'interminables douleurs  physiques et psychiques. Chaque match est un calvaire.
Cela relèverait presque du masochisme : le râleur joue au tennis alors que tout en  lui est réfractaire au jeu. Il n'aime pas le risque. Il déteste l'erreur. Il ne sait pas quoi faire du hasard ni de la chance. Dès lors, le supplice est inévitable (désiré?).
Que c'est déplaisant de jouer une partie contre un râleur... il faudrait s'approcher du filet, dire stop, allez, viens, on va picoler au club-house, fumer des clopes, on va discuter mais je t'en prie arrête.
Je me suis trompé : il existe un instant où le râleur est pleinement soulagé. Souverain, même. C'est la seconde à laquelle il décide de balancer le match. Son regard s'altère légèrement. Parfois, il a un léger sourire. Comme chez l'épileptique, la crise est précédée d'une étincelle d'euphorie et de jouissance. Mais ça ne dure pas. Même libéré de la charge du match, le râleur ne parvient pas à savourer le fait de lâcher prise : il multiplie les fautes directes, arrose le court d'erreurs volontaires, pourtant, au lieu de franchement péter les plombs et de s'en amuser, sa dérision tourne à l'aigre et son rire jaune est assommant.

mercredi 27 avril 2011

Hors du temps


D'abord, l'Oubli. Un joueur est redoutable lorsqu'il parvient à oublier le coup précédent, quelque soit l'erreur qu'il pût commettre. Regardez Nadal, Agassi, Chang, Muster... Ils ont cette faculté surhumaine de concentration, qui leur permet de se focaliser avec une intensité maximale sur le point qu'ils sont en train de jouer, et uniquement sur celui-ci. Ils font table rase du score et des points passés. 
C'est pourquoi vous entendez aujourd'hui des commentaires qui louent l'attitude de Nadal, et le fait qu'il joue de la même façon un point à 6/0 3/0 que lors d'un tie-break décisif.
Quand le mental est tourné uniquement vers le point en cours, il s'arrache à l'entortillement. Dès lors chaque point n'est plus le maillon d'un jeu, encore moins d'un set. Il acquiert une certaine autonomie, il existe pour lui-même.
Le joueur, libéré du ressentiment et de la colère issu de ces précédents ratages, augmente son niveau de jeu. Il est aussi libéré de l'angoisse et de la nervosité que suscite la projection dans l'avenir. Il est hors du temps. 
Le corps de Nadal en sait plus sur l'Eternel Retour que beaucoup de nietzschéens. Et c'est là que le tennis devient un art. Quand chaque point est indépendant des autres, le plaisir de jouer monte en flèche. Il n'y a plus que du tennis, que du jeu. Avant de s'éveiller, le joueur est asservi par sa tâche. Faire un point, un jeu, un set. Enchaîner. Breaker. Débreaker. Prévoir. Anticiper. Et si, et si... j'espère que... je prévois de... ah.. si seulement je... En ne voyant plus que le point qui se joue, le joueur s'extrait de la fragmentation servile du temps. Il entre dans le monde illimité de l'instant. Comme un musicien au moment d'improviser.
Il se passe d'étranges choses sur un court de tennis. Ça n'est pas qu'un espace de jeu. C'est un espace-temps (il ne faut jamais séparer l'espace du temps, car toute altération de l'un altère l'autre). Nous y reviendrons. Nous parlerons de ces jeux étranges (en particulier sur terre battue), où le temps donne l'impression de s'arrêter, de s'ouvrir en grand.

lundi 25 avril 2011

Le Jeu de nerfs


Le jeu de nerfs est protéiforme. La bête aux mille yeux est en vous. Tous les joueurs n'ont pas la même façon, ni surtout le même talent pour l'amadouer. Les jeux de pouvoir, les affreux déchirements et les luttes intestines qui vous ravagent le corps durant un match ne sont pas le Mal. Pas besoin de les refouler, ni d'afficher une mine imperturbable quelque soient les obstacles qui vous assaillent. Il est déprimant de voir combien la stratégie dite du "poker face" a contaminé le gotha du tennis mondial. Plus de colères apparentes, ni de jets de raquette ni d'engueulades avec l'arbitre. De moins en moins en tout cas. De quoi nourrir de la nostalgie pour les agapes de John Mc Enroe et les clowneries de Monsour Barami. 
Et nous, spectateurs qui s'ennuient en tribune, nous nous demandons si ces tennismen ne sont pas des cyborgs ou quelque avatars programmés pour le calme et le sempiternel refrain de la performance.
Parfois, tout de même, le match se dérègle. De la nervosité, de l'antipathie entre les joueurs ou bien la plus banale petite erreur d'arbitrage injecte soudain une haute pression sur la rencontre. Le jeu de nerfs commence.
Et à ce petit jeu, signalons tout d'abord (nous ferons une série avec les jeux de nerfs, un cirque - ceci n'est qu'un prospectus), signalons l'avantage qu'ont certains joueurs sur d'autres, dans leur capacité à augmenter leur niveau de jeu aux moments critiques. Au lieu de perdre leurs moyens et de se déconcentrer, la pression et le conflit semblent les stimuler, presque leur plaire. Bonne nouvelle : il y a encore des tennismen qui aiment la bagarre. Et elle le leur rend bien.
Revenons à Novak Djokovic. Il fait partie de ces joueurs malicieux qui savent mettre à profit la tension pour se sublimer (Tsonga n'est pas mal non plus dans le genre). Au niveau pratique, ca donne en face de vous un type en pétard qui commet des erreurs inhabituelles, peste et donne tous les signes de l'agacement et même du découragement, mais, à l'instant où vous croyez qu'il va balancer le match, le voilà métamorphosé en un joueur rapide, précis, attentif et ultra-motivé. Comme si, une fois atteint un certain niveau d'irritation, l'énergie négative accumulée changeait de signe et remettait le joueur "dedans", encore plus fort qu'avant sa colère. Eh oui, la transmutation des valeurs n'est pas que le joujou des philosophes.

samedi 23 avril 2011

Gilles Simon, quelques grammes de finesse...



Aujourd'hui le tennis étouffe et s'uniformise sous le diktat de la puissance. Profil type : être grand, servir fort, et avoir un coup droit de bûcheron. Gilles Simon fait partie des joueurs qui résistent à l'extension de ce triste modèle.
D'apparence frêle, presque fragile, Simon cache bien son jeu. Un vrai jeu de contre-attaquant (à distinguer du  rameur, catégorie dont il ne fait pas partie, sauf les jours sans). Le Français, pianiste à ses heures, nous offre quelques grammes de finesse dans un monde de brutes. Sur le court comme en dehors (car ses interview sont toujours plus intéressantes que celles de ses camarades et témoignent de sa vision intelligente du jeu).
Mais revenons sur le court. D'abord, Gilles Simon ressemble au rameur. Il renvoie la balle et court partout. Il prend la mesure de son adversaire. Apparaissent ensuite des gestes qui ne conviennent pas au rameur : il prend la balle tôt, coupe les trajectoires, gagne du temps sur son adversaire et tient bon, sans reculer, au niveau de sa ligne de fond.
Quand la machine s'est mise en route, c'est un festival de ruse et de précision : Simon est capable d'attaquer aussi bien en coup droit qu'en revers et, grosso modo, d'envoyer la balle où il veut, et surtout où il faut. Mais ce qui fait l'originalité de Simon, c'est qu'on n'a jamais l'impression qu'il cogne (comme Murray). Pas de déflagration comme au moment où Nadal lâche un coup droit, aucun signe extérieur de puissance. On a l'impression, lorsqu'il est à son meilleur niveau, que tout se passe au niveau des jambes et du timing, et qu'il danse. Bien placé, il s'appuie sur la balle de son adversaire et, sans effort apparent, il la renvoie à plat, tendue, en opposition. Mieux vous jouez, mieux il joue, admit Federer après leur match aux Masters, en 2009. 
Arrive ce moment de grâce où, en dansant, Simon absorbe la puissance de son adversaire et la lui renvoie décuplée. Mais naturellement, comme si la raquette n'était ni une arme ni une prothèse mais l'interprète délicate et attentive de son bras. Au lieu d'attaquer la balle, c'est presque comme s'il se couchait dessus, anticipant toujours les coups de l'autre, dans une séquence fluide, sans à-coups, presque nonchalante.

vendredi 22 avril 2011

Le poing serré


Mauvais réflexe? Le poing serré est l'un des gestes les plus répandus du tennis. A croire qu'il s'agit du prolongement du coup droit ou du revers, surtout quand ils font coup gagnant. Comme si le poing serré était la position de garde du tennisman, son berceau d'énergie.
Le poing serré et toutes ses variantes : le coup d'œil vers l'adversaire, d'un air de dire, tu vas voir ce que tu vas prendre, tu es un homme mort, c'est pas fini, mon gars, je vais te bouffer, etc. il y a aussi les signes d'acquiescement de la tête, les petits sauts de cabri, et, last but not least, le cri d'encouragement ("allez", "yes", "come on", "vamos"...). 
L'ensemble a de quoi agacer. Surtout quand vous jouez avec un "ami" sur un court municipal et que personne, mais alors personne ne vous regarde. Sur le coup il est difficile d'y voir autre chose qu'une panoplie de joies mesquines et de mauvais instincts. Le symptôme d'une envie à la fois irrésistible et ridicule de gagner. Et d'un manque de classe flagrant, puisque celui qui serre le poing est si près, en fin de compte, de vous faire un bras d'honneur. 
Pourtant, il y a dans la pratique du poing serré une absurdité qui à de quoi plaire. En effet, serrer le poing, faire des bonds comme Nadal après un passing shot, crier sa rage ou sa joie représente pour le joueur qui s'y adonne une perte colossale d'énergie. Dans un match aux couteaux, ce genre de dépense inutile peut vous coûter cher. Dès lors, le joueur prodigue qui met en jeu sa partie sur des gestes qui ne servent à rien acquiert une autre dimension. Une certaine noblesse.
Enfin, c'est une perte d'énergie paradoxale, car elle permet au tennisman (comme au karatéka) de raffermir les contours de sa bulle. Chaque joueur a sa bulle. Rien ni personne ne doit en violer le périmètre. C'est une zone de sécurité qui entoure le joueur et, quand celui-ci tend les muscles et serre le poing, il la raffermit. La perte d'énergie physique est aussitôt compensée par un gain d'énergie mentale. Sous ses airs bourrins, le poing serré est le lieu, l'instant d'une sublimation.

jeudi 21 avril 2011

La fin du tennis féminin


Fini le shop laser de Steffi Graf. Envolé, le jeu de jambes aérien de Chris Evert. Les montées au filet de Navratilova. Il y a peu de temps encore, le tennis féminin offrait des oppositions de style que les garçons leur enviaient. Mieux encore, le tennis féminin dans son ensemble était différent. Quand elles jouaient, on avait presque l'impression de voir un autre sport. Car les filles n'avaient pas la puissance des hommes et elles pratiquaient un jeu baroque, riche en glissements, en dentelles et en ornements. Elles variaient les trajectoires, les effets et les poisons de leurs jupes... sans condescendance aucune, il est légitime de dire qu'on approchait du langage des fleurs.
Cette époque est finie. Et ne me dites pas que je suis un macho, ou un vieux réac' qui vous ressert le fameux c'était mieux avant. Car c'était mieux avant, un point c'est tout.
Aujourd'hui le tennis féminin n'en porte plus que le nom. Je ne m'attarderais pas sur l'apparence physique des joueuses en 2011, ni autour de leurs épaules, ni près de leurs cuisses grosses comme des Panzer. Passons. Ce qui pose problème, ce que leur jeu a disparu. Elles ont cédé aux sirènes de la puissance (c'est la faiblesse des femmes, ce truc. Faiblesse devant le pouvoir, faiblesse devant la force...). On retrouve sur le circuit WTA les mêmes séquences, les mêmes enchaînements, les mêmes stratégies que chez les hommes. En un peu moins fort, biologie oblige (mais pour combien de temps?). Serena Williams sert au-delà des 200 km/h. Et le tennis des femmes étouffe de son uniformisation. Une première balle à 200 km/h et une claque de coup droit dans le côté opposé, comme chez les garçons (ne vous inquiétez pas, je vais m'occuper d'eux tout à l'heure).
Signalons tout de même l'exception Justine Henin. Merci, Justine, pour cette virtuosité technique et tactique, merci pour le style... Quel dommage que vous soyez partie.

mercredi 20 avril 2011

Le rameur

Il y a un type de joueur de tennis qui s'appelle le "rameur". C'est quoi, un rameur? C'est un joueur dont l'objectif principal est de renvoyer la balle dans le court une fois de plus que vous. Il ne prend pas de risque. Quand il attaque, c'est que l'échange est engagé depuis longtemps et que vous êtes à la merci d'un contre. Vous ne le verrez presque jamais à la volée (mais ne soyons pas injuste avec le rameur car aujourd'hui, à de rares exceptions près, plus personne ne va faire le point à la volée).
En d'autres termes, le rameur attend. Il attend que vous fassiez la faute. Il vit de vos erreurs et de votre fragilité mentale. Face à un attaquant, le moment qu'il préfère est lorsque celui-là perd patience et rate. De plus en plus. Jusqu'à l'écœurement. Le plaisir du rameur est de voir votre jeu se décomposer.
Il attend car il peut attendre. Sa force réside dans sa régularité et des capacités physiques hors normes. Quand il vieillit on ne l'appelle plus "rameur", mais "crocodile".
Joueur à sang froid, peau dure, et aux tendances masochistes prononcées, le "rameur" est ravi qu'on le balade de gauche à droite et qu'on le fasse courir, suer, glisser, souffler, crier... car ainsi il n'a pas à prendre les rennes de l'échange. Il est soulagé du fardeau de la décision et peut jouir sans entrave du match.
Contre lui, l'épreuve est surtout dans la tête. Il faut savoir choisir encore plus que d'habitude. Choisir le bon timing pour attaquer. Car le rameur est de fait un défenseur exceptionnel. Vous n'en reviendrez pas de ce qu'il peut ramener. Alors vous êtes obligé de placer votre attaque au bon moment, dans la bonne position, pour être sûr de faire mouche sans commettre d'erreur inutile. Concentration maximum exigée.
Un truc pour le déstabiliser : lui imposer des déplacements vers l'avant (balles croisées courtes, amorties...). Car si le rameur est quasi imprenable sur sa ligne de fond, il déteste la quitter. En dehors de cette zone, en particulier quand il s'approche du filet, il n'a plus les mêmes repères et manque cruellement d'automatismes. Il faut donc lui imposer ce genre de courses vers l'avant et casser, tant que faire se peut, ses allures de métronome.

mardi 19 avril 2011

Nadal - Ferrer : le complexe d'infériorité





Ce sont des matchs particuliers. A croire qu'ils ne sont pas faits pour être regardés par le public. Nadal et Ferrer se connaissent par cœur et ils ont leurs secrets. Ils se défiaient pour la nième fois ce dimanche à Monte-Carlo. 
Un tiers physique, un tiers technique, un tiers mental. Voilà le tennis, selon Yannick Noah. Ce dimanche à Monte-Carlo, le mental a parlé aussi fort que dans un cours de yoga. Nadal domine légèrement Ferrer au point de vue technique et physique (et encore, c'est oublier un peu vite le jeu de jambes hallucinant de Ferrer, sa capacité à multiplier les petits pas pour ajuster son placement et prendre la balle tôt, beaucoup plus tôt que Nadal, afin de surprendre son adversaire et pour gagner du temps sur lui). Mais le match s'est joué au mental, comme chacune de leurs confrontations.
Je crois que c'était la 17ème fois qu'ils s'affrontaient sur le circuit ATP. Et, sauf exception, c'est Nadal qui gagne, toujours. Sauf quand il est malade ou blessé. Et sa domination a fait naître chez son malheureux challenger un complexe d'infériorité.
Cela s'est vu dimanche : à chaque fois que le bras de fer s'est engagé et que Ferrer pouvait prendre l'ascendant sur un Nadal un peu entamé par son marathon de la veille contre Andy Murray, eh bien, Ferrer a commis des fautes directes inhabituelles, signes de sa nervosité. Nadal a souffert de la cadence infernale que Ferrer imprimait à l'échange et surtout de sa prise de balle précoce (en particulier sur les revers croisés court), mais Ferrer, obnubilé par l'image de celui qui l'a toujours battu, a surjoué les points importants. Peur de la vitesse de Nadal. Peur de ses foudroyantes contre-attaques. Peur qui a poussé Ferrer à la faute ou bien qui, sans lui faire commettre d'erreur, l'a empêché d'élever son niveau de jeu aussi haut que d'habitude.